EXO EXO


Dead slow
Julien Monnerie, Diane Severin Nguyen

Curated by Shivers Only
May 16 – June 1, 2019
Exo Exo, Paris

press release




Il y a quelques années, dans les collections d’un musée, un ami me lâcha sur le ton de la confidence qu’il attendait des œuvres d’art qu’elles l’aiment. Les œuvres, me disait-il avec aplomb, devaient s’attacher à lui, l’apprécier, manifester des sentiments de bienveillance à son égard. Sur le moment, je fis mine de ne pas le comprendre. Les œuvres ne m’aimaient certainement pas. Surtout, selon moi, il ne fallait rien en attendre de particulier. Avec condescendance, je lui disais que c’était comme ça qu’on accueillait vraiment une œuvre d’art. Évidemment, aujourd’hui, j’admets qu’une part de moi attend toujours insidieusement quelque chose. Face à une œuvre, je lutte parfois contre mes expectations, contre mes besoins les plus instinctifs. Je prends aussi plaisir à les satisfaire à fond et sans honte. Ce n’est pas noble, c’est impur, c’est infantile. Mais à force de passer des heures à me plaindre de l’état du monde, voilà ce que j’attends de l’art : pas d’ironie mais un enchantement et de la magie. À force de scroller, surfer et glisser sur des écrans lisses, je rêve malgré moi, non pas de surfaces mais d’objets collants, incarnés et sensuels, de picotements, de brillances tangibles et de gourmandises en taille réduite.

Je repense à la confidence de cet ami. Je demeure touchée par cette idée vieille et romantique que l’amour déversé par un artiste lors de la création d’une œuvre puisse infuser en elle et ensuite se diffuser comme un parfum (un philtre d’amour ?). Je ne crois toujours pas que les œuvres puissent m’aimer, mais je suis convaincue que certaines d’entre-elles ont la capacité de devenir mes intimes en faisant un pas vers moi. Les œuvres de Diane Severin Nguyen et Julien Monnerie ont cette force. Elles m’aliènent à la tendresse des gestes, lents, imparfaits mais précis, qui leur ont donné forme.

Chez Julien Monnerie, les actions de polissage, de soudage et de construction par assemblage donnant naissance à ses sculptures éclipsent presque leurs formes, leur symbolique et célèbrent un savoir-faire artisanal. Je vois ces sculptures sans les voir car mon regard glisse sur elles. Je n’ai alors qu’une envie, celle d’un enfant qui va au musée : les toucher, les caresser, les déplacer. Les soudures en étain crépitent et, comme un réseau électrique, traversent un moule à gâteaux. Celui-ci a été réalisé par l’artiste suite à une résidence chez Tartaix, un spécialiste du laiton. Les formes à chapeaux en tilleul ont, quant à elles, été dessinées par l’artiste, conçues par le formier Lorenzo Ré et enfin cirées par le patineur de chaussures Atelier Pavin. Leur lustre (vert anglais et aubergine brûlée) dissimule sans recouvrir les nervures du bois. Julien aime partir à la rencontre des détenteurs de savoirs localisés et plutôt confidentiels. Il s’intéresse aux persistances et aux traditions qui s’étiolent mais demeurent malgré tout, singulières et non formatées, dans le contexte du capitalisme mondialisé. En plus d’être artiste, la journée, il affine des couteaux et connait des recettes de cuisine du monde entier.

Les images de Diane Severin Nguyen ont également cette capacité à éveiller un désir tactile. Comme une vidéo de slime mould d’AMSR, une proximité immédiate, un sentiment d’hyper-présence et une empathie à l’égard des matières représentées s’établit, et ce malgré leur distance. L’appareil photo est un oeil, une main, un nez et une langue, se délectant d’une orgie délicieuse et régressive entre mille textures. Jelly végan, poils d’animaux, cheveux humains, huiles, épines, lotus… Diane Severin Nguyen manipule les matières comme un enfant joue avec la nourriture, ou encore comme on frotte des silex. Ça fait des étincelles. Souvent considérées comme « sales », les matières résiduelles, corporelles ou non-humaines sont ici transfigurées par la photo : elles deviennent des joyaux à milles faces, des conglomérats luisants aux couleurs de la rave, du marécage et du magasin de cuisine. Ces natures mortes n’en sont plus vraiment ou, en tout cas, elles révèlent toute l’obsolescence de cette dénomination : les natures mortes de l’artiste sont vivantes, presque humaines, contagieuses, humides comme une bouche, étincelantes comme un filament et HD comme un écran plasma qui pulse. Elles brisent les mâchoires d’acier qui tenaillent le réel et, quittant leur cadre en alu, zooment sur les résidus magnifiques d’un monde magique aux mille secrets, non-humain ou presque humain.

Julie Ackermann